On m’empêche d’avoir l’enfant de l’homme que j’aime.
Charlotte Ngoma fait aujourd’hui l’actualité avec son combat pour obtenir le droit d’utiliser les embryons conçus avec son mari avant son décès. Cette bataille, connue sous le nom de « PMA post-mortem », soulève des questions éthiques, juridiques et humaines majeures. Dans ce témoignage poignant, elle raconte son histoire d’amour avec Jocelyn, leur parcours en PMA, la maladie, le deuil, et son engagement pour faire évoluer une loi qu’elle juge injuste.
Une rencontre comme une évidence
J’ai rencontré Jocelyn en 2019 lors d’une soirée organisée par des amis en commun. Tout s’est vite imposé comme une évidence. Très rapidement, nous avons emménagé ensemble et formé une famille recomposée. J’étais déjà maman d’une petite fille de 8 ans et d’un petit garçon de 4 ans.
Jocelyn avait la fibre paternelle : c’était son rêve de fonder une famille, et il a d’abord pris une place auprès de mes enfants. Il allait aux réunions d’école, jouait avec eux, s’occupait d’eux. Mes enfants l’appelaient même « papa ». Nous étions très heureux.
Le début du parcours de PMA
Assez rapidement — car j’avais 7 ans de plus que lui — nous nous sommes lancés dans le projet de faire un enfant ensemble. Mais ça ne fonctionnait pas.
J’ai consulté la gynécologue qui m’avait suivie pour mes grossesses précédentes, obtenues sans difficulté. Rien à signaler lors des premiers examens. Après trois inséminations sans succès, elle nous a orienté début 2021 vers le centre de PMA de notre CHU.
Et c’est là que la galère a commencé : les rendez-vous pour les examens, l’attente interminable, six à huit mois entre les bilans et les réunions. Le bilan de fertilité n’a rien révélé, ni d’un côté ni de l’autre : infertilité inexpliquée. On aurait presque préféré identifier un problème, au moins pour trouver une solution. Nous étions seuls dans ce parcours que nous découvrions, même si ma mère et le père de Jocelyn nous soutenaient beaucoup.
Mi-2022, nous avons débuté avec de nouvelles inséminations et une stimulation. Jocelyn me faisait les injections, il était très impliqué. On y croyait fort. Mais aucune tentative n’a fonctionné. À chaque échec, la déception… et pourtant l’espoir revenait toujours : « pourquoi pas nous ? ». C’est un parcours traversé par des émotions immenses.
La FIV, puis le choc du diagnostic
Le temps a filé : déjà 2023. Les médecins nous ont proposé de passer à la FIV. La ponction a permis de récupérer mes ovules et le sperme de Jocelyn. Trois beaux embryons ont été obtenus. Malheureusement, un transfert frais n’a pas été possible car j’ai fait une hyperstimulation. L’équipe médicale nous a demandé d’attendre quelques mois pour que je me remette. C’est durant ces mois de repos que nous avons appris que Jocelyn avait un cancer de l’œsophage. Il n’avait que 29 ans. Ses médecins restaient optimistes, nous aussi. Nous pensions pouvoir mener de front ses traitements et le parcours PMA. Mais lors d’un rendez-vous, notre gynécologue nous a annoncé qu’on ne pouvait pas continuer. Selon elle, Jocelyn risquait de mourir et la PMA post-mortem est interdite en France. C’était la première fois qu’un médecin nous parlait de mort, d’enfant orphelin. Au fond, nous savions que ça pouvait arriver, mais nous n’avions pas envie d’y penser. Nous avons demandé s’il était possible d’envoyer les embryons à l’étranger pour un transfert ultérieur. On nous a répondu que ce n’était pas légal. Pour Jocelyn, ces refus étaient très violents : ces embryons étaient son rayon de soleil, sa source d’espoir pour se battre. Et tout s’arrêtait.
Le dernier combat de Jocelyn
Moi, j’étais complètement perdue. On nous a proposé un rendez-vous avec une psychologue pour juger si je pouvais continuer malgré tout. Elle a donné son aval. Mais la commission médicale a conclu par un refus.
Ce qui aurait pu nous donner du baume au cœur nous a été enlevé. Je comprends l’argument éthique (« l’enfant risquerait de ne pas avoir de père »). Mais si le transfert avait eu lieu avant le diagnostic, personne ne m’aurait demandé d’abandonner l’enfant. C’était notre projet de vie qu’on nous arrachait, en plus de sa santé.
Fin août, il a commencé la chimio et les rayons. Puis une lourde opération le 8 novembre : enlever l’œsophage et le reconstruire. L’opération s’est bien passée sur le plan chirurgical, mais il est resté en réanimation trois semaines, entre mises en coma artificiel et réveils difficiles, avec des infections et des complications. Émotionnellement, c’était insoutenable : son état changeait d’une heure à l’autre.
Nous avons parlé de la suite. Avec moi, avec ses proches, avec son chirurgien. Jocelyn a été clair : « Même si je pars, j’accepte que tu aies cet enfant. » Son souhait était que je continue notre projet de vie.
Son état s’est un temps stabilisé. Nous avons rejoint un service spécialisé pour qu’il reprenne l’alimentation petit à petit. Fatigué, mais combatif. Il avait même obtenu une permission pour passer Noël à la maison. Nous avions repris rendez-vous en PMA pour le lundi 11 décembre. Tout semblait en bonne voie.
Le drame
Le dimanche 10 décembre, j’ai reçu un appel de l’hôpital. Le chirurgien m’a accueillie, on m’a conduite dans un petit sas — celui où j’avais déjà vu d’autres familles. J’ai compris immédiatement. Jocelyn était décédé.
Le soir même, j’ai demandé qu’on prévienne le service de PMA pour qu’ils ne détruisent pas les embryons. Ce n’était pas rationnel, mais c’était une de mes premières pensées.
Après la perte, l’injustice.
Un mois après son décès, j’ai repris rendez-vous avec la gynécologue, décidée à continuer malgré tout. Elle m’a présenté ses condoléances, puis expliqué : la PMA post-mortem est interdite. Les embryons seraient conservés un an, puis je devrais choisir : don à la recherche, don à un autre couple ou destruction. J’étais seule, sous le choc. Personne ne m’avait jamais préparée à cette réponse.
Je suis rentrée sidérée, sans mots. Je trouvais cette loi injuste, illogique, monstrueuse même. On me disait : « Vous ne pouvez pas utiliser vos embryons, car en France il n’existe aucune procédure pour recueillir par écrit le consentement de votre mari à vous les céder. » Mais dans le même temps, la loi ne demande pas non plus ce fameux consentement écrit quand il s’agit de donner ces embryons à une autre femme ou à un autre couple ! Cette incohérence me révoltait : pourquoi serait-il impossible pour moi, son épouse, de poursuivre notre projet, alors qu’il serait parfaitement possible de céder nos embryons à des inconnus, sans aucune preuve écrite de sa volonté ?
La bataille juridique
J’ai lu qu’en France, une personne née d’un don peut désormais retrouver son donneur à 18 ans. Me dire que cet enfant — celui qu’on m’empêche de porter — pourrait venir frapper à ma porte un jour, ce serait une violence immense.
Alors, j’ai décidé de me battre. En avril 2024, j’ai cherché un avocat. Pas facile de trouver quelqu’un sur ce sujet inédit. Beaucoup de mails restaient sans réponse. Finalement, j’ai trouvé un avocat touché par mon histoire, qui a accepté.
Ce combat m’a aidée à sortir la tête de l’eau. Je me battais pour ce qui restait de lui. J’ai lancé une pétition. Ma fille a fait des TikTok, certaines vidéos ont dépassé le million de vues. J’ai écrit aux députés, au président, à la Première dame. Peu de réponses. Seul mon député, Arthur Delaporte, m’a reçue et a déposé une proposition de loi.
Sur le plan juridique, nous avons tenté de demander un transfert des embryons à l’étranger. Une clinique espagnole avait accepté. L’Agence de Biomédecine a refusé, comme prévu. Nous avons attaqué. Rejet à Caen, à Montreuil, au Conseil d’État. Puis, lundi 8 septembre, un espoir : la Cour européenne des droits de l’Homme a accepté de se saisir de notre requête. Dans un premier temps, elle a demandé une conciliation avec la France. J’ai peu d’espoir que cela mène à un changement de loi… Mais dans une deuxième phase, la Cour statuera, et j’espère qu’elle condamnera la France pour violation de mes droits.
« Trois chances, trois espoirs »
Je sais bien : trois embryons n’assurent pas trois naissances. Mais ce sont trois chances que je voudrais tenter. Aujourd’hui, mon combat est devenu collectif. Je le mène pour Jocelyn et l’enfant qu’on a rêvé. Mais aussi pour toutes celles qui se battent comme moi aujourd’hui, et elles sont nombreuses, et pour celles qui se battront demain contre cette loi injuste.

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